Installation-sculpture de Laurent Bonet, Musée des Beaux-Arts de Mont-Saint-Hilaire, 2025
En 1972, Tex Lecor chantait Le frigidaire. C'était un homme simple devant un appareil qui
ronronnait dans sa cuisine, et pourtant tout le Québec entendait autre chose : le bruit blanc d'un confort qui endort. Tant qu'il reste de la bière dans le frigidaire, pourquoi se lever ? Pourquoi se battre ? Pourquoi poser la question que tout un peuple repoussait à plus tard ? La chanson avait une portée politique. Elle visait l'anesthésie collective, ce moment où la consommation remplace la conscience, où le bien-être matériel étouffe l'appel à se constituer comme sujet. Un peuple entier qui se remplissait au lieu de se fonder.
Je ne reprends pas le titre pour soulever les mêmes questions. Ce qui m'intéresse dans ce frigidaire, ce n'est pas la politique. C'est l'appareil lui-même. L'objet. Sa porte. Ce qu'on y range. Et surtout : ce qu'on espère ne jamais y trouver.
Le vide.
Il y a trois ans, j'ai commencé à collectionner des réfrigérateurs usagés. Pas pour les brancher.
Pour les évider, les ouvrir, les exposer. J'en ai fait le cœur d'un projet d'installation que j'appelle La Boutique d'électroménager, un alignement de frigos éventrés dans un espace de galerie, portes ouvertes sur rien, comme les reliques d'un culte domestique dont personne ne se souvient plus de la divinité. Le geste me semblait clair : rendre visible que nous accumulons des contenants pour ne pas voir qu'ils sont vides. Que nos cuisines, nos garde-robes, nos agendas et nos profils numériques fonctionnent exactement comme ces réfrigérateurs, des machines à
différer la confrontation avec ce qui manque.
Et tant que je saurai aussi évider ce frigidaire, sans peur, je pourrai recevoir ce qui vient, y
compris cette grâce dont parlait Jung, cette intuition que les artistes appellent l'inspiration et que les mystiques appellent autrement, mais qui dans tous les cas n'arrive jamais aux frigidaires pleins.
