7 décembre 2025 · Laurent Bonet

Diffraction

L'intelligence ne s'accumule pas. Elle se forme par déviation, par obstacle, par recomposition inattendue.

Diffraction
Diffraction Article publié initialement sur laurentbonet.art.

Diffraction

1

HORROR VACUI

Pour une écologie du regard

Démarche du commissaire

Projet d'exposition collective — Salle Alfred-Pellan, saison 2028-2029 Commissariat et production : Laurent Bonet / Fondation Jordi Bonet

« Ce que nous jetons dessine les contours de ce qui nous manque. »

Horror Vacui naît d’un constat à la fois simple et vertigineux : nous habitons une civilisation qui ne supporte pas le vide. Pas seulement le vide matériel — l’étagère sans objet, le silence sans musique, le temps sans écran — mais le vide intérieur : cette zone de vacuité existentielle que chacun porte en soi et que la plupart s’acharnent à combler. Par l’accumulation. Par la certitude. Par le contrôle.

Ce projet d’exposition ne prétend pas documenter la crise écologique, ni dresser le procès de nos déchets. Il opère un geste plus inconfortable : il retourne le miroir. Il pose l’hypothèse que la surconsommation, la normalisation, la pensée unique et la polarisation des débats constituent les symptômes d’une même pathologie silencieuse — la peur du vide. L’expression latine horror vacui, qui désigne en histoire de l’art la compulsion à remplir intégralement la surface, devient ici un outil de lecture de la psyché contemporaine.

Transposée dans le champ de l’expérience humaine, cette peur se déploie à plusieurs strates simultanées. Au niveau matériel, elle engendre la pulsion d’accumuler et de sécuriser. Au niveau existentiel, elle alimente l’angoisse de la finitude que nous tentons d’anesthésier par le confort. Au niveau identitaire, elle nous enferme dans des postures défensives où la certitude tient lieu de cuirasse et le désaccord se vit comme une agression. Ces strates se contaminent, se renforcent mutuellement, et produisent ensemble un phénomène que le projet cherche à rendre visible : une pulsion de remplissage systématique dont les conséquences irradient bien au-delà de la seule question environnementale.

L’ART COMME SEUIL

Si l’information rationnelle échoue à transformer les regards fermés, quel levier demeure ? C’est ici que l’art révèle sa fonction irremplaçable. L’œuvre, contrairement au rapport scientifique, ne s’adresse pas prioritairement à l’intellect. Elle contourne les défenses rationnelles pour travailler les affects — cette zone de vulnérabilité que l’armure de la certitude cherche précisément à protéger. L’art ne démontre pas ; il dispose. Il ne cherche pas à prouver le Vrai ; il provoque l’Ouvert.

Les neurosciences contemporaines confirment cette intuition : lorsque l’amygdale — structure cérébrale qui traite la peur — demeure en état d’hyperactivation, elle réduit l’accès au cortex préfrontal, siège de la pensée nuancée et de la tolérance à l’ambiguïté. Un cerveau en état de peur classe, trie, rejette — il survit, mais ne regarde pas. Or, la perception esthétique, l’étonnement, la reconnaissance de ce qui nous est donné sans que nous l’ayons mérité réduisent significativement cette activité défensive. L’expérience artistique emprunte un chemin neurologique que le discours rationnel ne peut pas emprunter. Elle ne s’adresse pas à la partie du cerveau qui défend ; elle s’adresse à celle qui accueille.

Je conçois l’exposition comme un seuil : un dispositif spatial où le visiteur, s’il consent à lâcher ses certitudes, traverse quelque chose de lui-même. La scénographie ne décore pas — elle orchestre les conditions d’une rencontre intérieure. C’est une leçon que m’a enseignée la scénographie de cinéma, où chaque espace incarne d’abord une narration. Et c’est une leçon que confirme, chaque jour, le travail avec les artistes : la transmutation du rebut en œuvre n’est pas un tour de force technique. C’est un acte existentiel. Face au matériau brisé, l’artiste adopte la posture inverse de la peur : il tolère l’incertitude, accueille le chaos, et par le geste créateur, la matière morte renaît — la fin devient commencement, le déchet se fait précieux.

LE DISPOSITIF SCÉNOGRAPHIQUE : UNE DRAMATURGIE DE L’ESPACE

L’expérience visiteur s’impose comme une immersion totale, structurée par une scénographie qui transmute le lieu d’accueil en paysage mental et narratif. Ce dispositif spatial n’est ni un décor ni une œuvre parmi celles des artistes invités : il constitue le geste curatorial lui-même — la matérialisation spatiale de la thèse que le commissaire pose par écrit. Harald Szeemann, en concevant When Attitudes Become Form (1969), avait établi que l’environnement d’exposition pouvait incarner une proposition intellectuelle autant qu’un contenant. Horror Vacui s’inscrit dans cette filiation.

La Salle Alfred-Pellan, avec ses 400 m², ses vingt cimaises mobiles et sa hauteur sous plafond de 3,66 m, offre un terrain d’une ampleur idéale pour déployer cette dramaturgie en deux mouvements complémentaires.

La Boutique d’électroménagers — Zone de saturation. L’installation inaugurale s’élève tel un monolithe fragmenté : une procession silencieuse de seize à vingt réfrigérateurs évidés, dépouillés de leur fonction nourricière et de leur herméticité. Ces carcasses d’acier, autrefois totems du confort domestique, deviennent les spectres immaculés de notre surconsommation. Ce mur de froid sature le regard d’une absence vertigineuse, confrontant le visiteur à la vanité de ses propres remparts matériels. Les portes, détachées des carcasses, se font surfaces d’écriture : installées aux cimaises, elles portent les textes de l’exposition — cartels, fragments de la démarche, citations des artistes. L’objet domestique, vidé de sa fonction première, se fait véhicule de pensée.

Le Labyrinthe des barricades — Zone de traversée. Le parcours se voit ciselé par l’intrusion de grilles métalliques évoquant les barricades urbaines et l’esthétique du contrôle. Ce vocabulaire visuel, emprunté au chantier et à l’état d’urgence, guide le visiteur tout en sculptant une tension spatiale palpable. Les grilles ne se contentent pas de diriger le flux ; elles matérialisent nos résistances intérieures. Ce dédale transforme la marche en quête initiatique, où traverser le chaos organisé devient la condition nécessaire pour accéder au sens — et aux œuvres.

Modularité et respiration. Pensée pour l’itinérance et adaptée aux spécificités de chaque lieu d’accueil, cette architecture scénographique possède une intelligence organique : elle respire avec l’espace qui la reçoit. Dans les 400 m² de la Salle Alfred-Pellan, les cimaises mobiles permettent de redéfinir la géographie de la salle, ménageant des alcôves de recueillement pour les œuvres contemplatives et des zones de friction pour les pièces monumentales. Le quai de déchargement chauffé et l’aire d’entreposage adjacente facilitent la réception du matériel scénographique — réfrigérateurs, grilles, gabions — dont le transport est assuré par un transporteur spécialisé coordonné par la Fondation.

CORPUS ARTISTIQUE

Horror Vacui orchestre un dialogue entre des voix de l’art contemporain québécois et canadien, choisies pour leur capacité à habiter l’espace et à interroger la matière. L’exposition rassemble les propositions de huit à onze artistes professionnels sélectionnés par un appel de dossiers rigoureux, mené par le commissaire avec l’appui d’un comité consultatif. Les critères de sélection privilégient la cohérence entre la démarche de l’artiste et la thématique du projet, la qualité formelle des propositions, et la capacité des œuvres à entrer en résonance avec le dispositif scénographique et les autres pièces présentées.

Chaque lieu d’itinérance accueillera également la participation d’un artiste d’ancrage local, invité à inscrire le propos universel de l’exposition dans le tissu culturel de sa communauté. Pour la présentation à Laval, cet ancrage s’enracinera dans le dynamisme de la scène artistique lavalloise, en dialogue avec les publics que la SAP dessert.

Volet patrimonial — Jordi Bonet (1932-1979). Un volet consacré à l’œuvre de Jordi Bonet — muraliste, sculpteur, figure majeure de l’art public au Québec — assure la filiation entre la force brute du geste monumental et la tension contemporaine entre accumulation et dépouillement. Des dessins et encres inédits, issus des archives de la Fondation, seront présentés pour la première fois. Ce volet patrimonial prend une dimension symbolique particulière dans le contexte de l’itinérance prévue pour 2029, année du 50e anniversaire du décès de l’artiste — un moment de commémoration nationale qui confère au projet un rayonnement singulier.

MÉDIATION ET PUBLICS : CULTIVER L’ATTENTION

La stratégie de médiation prolonge la philosophie du projet : il ne s’agit pas d’instruire, mais d’éveiller. Le propos d’Horror Vacui touche à l’expérience humaine fondamentale — notre rapport au manque, à l’accumulation, au dépouillement — et parle à tous les âges, à tous les niveaux de familiarité avec l’art contemporain. La médiation repose sur cette conviction : on n’a pas besoin de savoir lire une œuvre pour la sentir. On a besoin qu’on nous autorise à la sentir.

Le commissariat met à disposition de l’équipe de médiation artistique de la Salle Alfred-Pellan un ensemble d’outils clé en main : dossier pédagogique arrimé au Programme de formation de l’école québécoise, pistes de réflexion pour les guides-animateurs, protocole d’atelier créatif modulable, et textes de salle conçus pour être accessibles au grand public sans sacrifier la profondeur du propos. Ces outils sont pensés pour s’intégrer à la programmation éducative de la SAP, en complémentarité avec son expertise auprès de ses publics — individuels, familiaux, scolaires et communautaires.

Pour les publics scolaires, l’exposition se transforme en laboratoire d’imaginaire : comment le déchet peut-il renaître en ressource ? C’est une leçon d’espoir où l’enfant apprend à voir le potentiel caché sous la surface des choses — un pont naturel vers les arts plastiques, l’éthique, la philosophie et les sciences. Un dispositif numérique sobre — capsules vidéo de médiation, portraits d’artistes accessibles par code QR — prolonge l’expérience au-delà de la visite. Le commissaire se rend disponible pour une visite inaugurale, des conférences et des rencontres avec les publics, selon les modalités convenues avec l’institution.

PRODUCTION ET FAISABILITÉ

Horror Vacui s’inscrit dans une trajectoire de production éprouvée. La Fondation Jordi Bonet, organisme à but non lucratif enregistré, assume l’intégralité de la production et de la coordination du projet : commissariat, scénographie, transport du dispositif, rémunération des artistes selon les barèmes RAAV-CARFAC, et financement par le biais de demandes de subvention au Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), au Conseil des arts du Canada (CAC), et d’un réseau de commanditaires privés. Le cachet d’exposition versé par la SAP vient compléter cette structure de financement, non la porter seul.

Le projet s’appuie sur l’expérience acquise lors de Dévoiler le potentiel de la matière (2025), un projet pilote initié par la MRCVR en partenariat avec Gout Développement culturel, qui a permis de valider la faisabilité technique du dispositif scénographique, d’éprouver les processus de collaboration avec les artistes, et de mesurer l’impact du projet sur les publics. Horror Vacui constitue l’aboutissement autonome de ces apprentissages : scénographie repensée pour l’itinérance, nouvelle cohorte d’artistes, dimension patrimoniale inédite, et ambition de diffusion à l’échelle nationale.

L’itinérance est prévue sur un circuit de centres d’exposition reconnus au Québec. La présentation à la Salle Alfred-Pellan constituerait un ancrage institutionnel majeur pour le lancement de cette tournée — un lieu dont la mission d’accessibilité, d’engagement et d’inclusion résonne avec la conviction profonde qui anime ce projet : que l’art peut ce que l’information seule ne peut pas — ouvrir les regards.

Horror Vacui invite le visiteur à un déplacement radical : passer de consommateur anxieux — fermé sur sa peur du manque — à regardeur disponible — ouvert à ce que le monde, la matière et l’autre peuvent encore lui apprendre. Car l’art, ainsi compris, ne décore pas le monde : il le répare, fragment par fragment, en restituant une dignité aux choses et aux gestes que l’époque condamne à l’oubli. Non pas un savoir, mais une attention.

Laurent Bonet
Commissaire d’exposition et scénographe
Directeur général et artistique, Fondation Jordi Bonet
Mont-Saint-Hilaire, Québec · Contact professionnel

Document mis à jour : février 2026 | Références et documentation complémentaire disponibles sur demande.